21. sept., 2020

Texte

- Shihan Gaëtan Sauvé, 6e dan. Kyokushin IFK

Est-ce que le karaté constitue une discipline sportive, une voie martiale pour développer tous les aspects du guerrier ou une méthode pour apprendre à se défendre ? Mais n’est-il pas les trois, vous pourriez penser? Théoriquement, on pourrait répondre par oui. En réalité, cela dépend du style que vous pratiquez et de votre enseignant. Il existe des instructeurs qui enseignent des formes de karaté qui tendent plus sur l’aspect sportif et d’autres dont cette idée les rebute au plus profond d’eux-mêmes. Par exemple, Gichin Funakoshi, le père du Shotokan qui a créé le nom « Karaté » manifestait un profond désaccord avec son fils Gigo qui désirait transformer le karaté en un système plus sportif, similairement au judo et au kendo. Pour Funakoshi-père, le karaté représentait une voie martiale pour développer tous les aspects du guerrier et ne s'apparentait pas à un sport. Son enseignement traditionnel était composé uniquement de kata et de bunkai (application des techniques du kata avec un partenaire). Pour le fils, le karaté devait évoluer et se transformer en discipline sportive comme le judo et le kendo qu’il avait abondamment pratiqués à l’université. Jusqu’à la mort de Gigo, les deux se confrontaient régulièrement sur l’orientation à donner au Karaté. Ce débat fait toujours rage aujourd’hui et encore plus depuis que le karaté deviendra un sport de démonstration aux Olympiques de Tokyo, Japon en 2020. 

Pour les sportifs, le karaté demeure une magnifique discipline qui leur permet de rester en forme physiquement. Pour les puristes le karaté demeure un budo, c’est-à-dire une voie martiale, qui signifie que celui qui le pratique développe les qualités du guerrier, différentes de celles d’un sportif. Les personnes qui pratiquent un style de karaté sportif seraient sincèrement choquées si je leur affirmais qu'ils ne pratiquent pas un véritable art martial. Laissez-moi vous expliquer mon point de vue. Les applications sportives d’un système de combat, comme le judo, le Karaté-Do et le taekwondo, ne font pas partie des arts martiaux dans le sens strict du mot. Le fait de placer un art de combat dans une arène sportive en limite les techniques et les applications martiales. Les sportifs sont entraînés à manœuvrer à l’intérieur d’un ensemble de règles pour leur donner toutes les chances de gagner. Peu à peu, ces sportifs se programment neurologiquement à réagir de manière très spécifique, dans un cadre contextualisé par des règles strictes. Souvent, ce qui semble efficace dans ce contexte compétitif est totalement inopérant en combat réel dans lequel il n’existe aucune règle. Les techniques fatales en combat réel deviennent de moins en moins pratiqués dans un style de karaté sportif et va graduellement disparaître de l’entrainement. C’est alors que la notion de budo s’éloigne de plus en plus de ce volet sportif. C’est ce qui est arrivé, par exemple, avec le judo. Le judo a pris son origine d’un art martial qui était le jiu-jitsu. Jigoro Kano, le créateur du Judo a tout simplement enlevé ce qui était le plus dangereux du jiu-jitsu pour en faire une discipline sportive enseignée dans les écoles et les universités. Le judo s’est ainsi distancé de la voie martiale du guerrier. Certains puristes du taekwondo disent la même chose de cette discipline depuis qu’elle est devenue olympique. C’est ce que plusieurs traditionalistes du Karaté craignent avec l’acceptation probable du Karaté aux olympiques.

Attention, je ne suis pas en train d’affirmer que les sports de combat sont inefficaces ou mauvais. Ils peuvent promouvoir de belles qualités à ses pratiquants comme toutes les autres formes de sports. La forme physique, la discipline, le respect de l’autre, la résilience, le courage sont des valeurs que ces pratiquants peuvent développer afin de les soutenir dans leurs vies quotidiennes. Ces valeurs sont également profitables à ceux qui désirent suivre la voie martiale. Maintenant, ceux et celles qui ne pratiquent le karaté sportif purement que pour l’appliquer sur le tatami de compétition se leurrent en pensant qu’ils pratiquent un art martial ou une voie martiale. Certains d’entre vous peuvent se demander ce qu’est la différence entre un « art martial » et une « voie martiale ».

Prenons l’exemple des arts de combats japonais, puisque ce blogue fait référence au Karaté (plus spécifiquement, le karaté Kyokushin que je pratique depuis 50 ans). On peut classer un art de combat en deux systèmes autonomes. Le système développé par la classe guerrière s'appelle bugei ou bujutsu ce qui signifie « art martial ». Par exemple, le jiu-jitsu et l’aiki-jitsu ont été créés par les samouraïs pour se défendre à mains nues en cas qu’ils n’aient pas accès à leurs armes. Le deuxième système de combat porte le nom de budo. Ce dernier a été développé à partir du premier système, comme le judo vient du jiu-jitsu et l’aïkido de l’aiki-jitsu. Le pratiquant du premier système  a comme seule priorité de survivre dans des situations de combats réels. Le pratiquant du deuxième système cherche à développer ses aptitudes physiques, émotionnelles, mentales et spirituelles afin de s’élever et transformer son cœur de plomb en or, tel un alchimiste. Même si ce système provient du premier groupe, leurs ambitions vont au-delà de la notion de l’efficacité en combat. On pourrait simplifier en disant que les pratiquants du bujutsu cherchent à survivre, tandis que les budokas poursuivent une quête pour dépasser leur petit ego.

Pour se mettre dans le contexte de l’époque, on pourrait affirmer que les fondateurs qui ont transformé le premier système au deuxième étaient eux-mêmes des guerriers. Ils ont voulu introduire une manière de suivre une voie (do) pour se transformer de l’intérieur vers l’extérieur et créer une jeunesse et une société plus forte. Ils ont transformé leurs arts enfin de le rendre plus accessible et moins dangereux pour la masse. Ils l’ont intentionnellement dilué pour les débutants afin d’éviter maints accidents. Rappelez-vous que pour eux, vous êtes un débutant jusqu’à la ceinture noire (et même deuxième ou troisième dan). Pour les Japonais, on commence à faire du karaté que rendu à cette étape. Cependant, ces fondateurs enseignaient les véritables techniques létales à leurs adeptes avancés. Si ces adeptes du début connaissaient bien la différence entre le premier système et le deuxième, peu à peu, les générations subséquentes ont fini par oublier certains de ses aspects internes pour ne pratiquer que la coquille externe. Peu à peu, ce qui était un art guerrier c’est substitué en rituels machinaux et en pratiques sportives, superficiel.

Maintenant, la question à vous poser est : est-ce qu’un adepte qui pratique un art martial (ou plusieurs) ou même un sport de combat peut aussi apprendre et suivre la voie martiale, la voie du guerrier ? Oui, je le crois si cela est son intention. Pour cela, vous devez comprendre que tous les systèmes sont incomplets en eux-mêmes. La maîtrise d’un système est souhaitable en soi, mais il ne doit pas être le but ultime ; il n’est qu’un accessoire qui permet de forger et purifier votre être. Ensuite, votre pratique sportive ne doit pas servir à vous différencier des autres, à démontrer que vous êtes meilleur que tout le monde, que vous avez 62 trophées et 26 titres de champion du monde. Votre démarche sportive doit servir à vous transformer, à vous développer spirituellement ainsi qu’à vous rapprocher davantage de vos concitoyens et non à vous élever au-dessus de ceux-ci. En conclusion, la pratique du karaté budo et de la voie du guerrier ne se limite pas à deux-trois fois une heure (ou deux) par semaine ; elle doit être vécue tous les jours et devenir une manière de vivre.

 - Shihan Gaëtan Sauvé, 6e dan Kyokushin IFK. Pratique le Kyokushin depuis 50 ans.